Puisque nous sommes expatries, Amatxi a repris le role de mon Grand-Pere et nous poste chaque semaine une enveloppe de magazines afin que nous restions en contact avec la culture francaise. Le choix est tres ecclectique selon nos coups de coeur "abonnements" du moment: Cuisine et vins, Premiere, National Geographic, le Pays Basque... Amatxi repere les magazines disponibles pour Louise*Anne, toute la famille decouvre donc "Picoti", "les Petites histoires", les comptines...
Chaque enveloppe est preparee avec soin, scotschee a la facons "Poustis-Grassin", evaluee au gramme pres.
C'est un geste de tendressebien sur, un lien muet "Je pense a vous". J'aime pouvoir discuter des articles avec Amatxi, realiser que nous avons "clicke"
sur les memes. C'est egalement, je le disais plus haut, une tradition familiale. Je sais que nous accomplirons les memes gestes, les memes allers-retours vers la Poste pour Louise*Anne si un jour elle souhaite vivre a l'etranger.
C'est dans "Côté Ouest" qu'un reportage me seduit cette fois. Le vert particulier des images, le detail d'un tissu me semblent familier.
Effectivement les pages sont consacrees au... Pays de Galles. On y parle d'Hay-on-Wye, "village de livres et d'emotion", de ses petites boutiques, de ses rues anciennes, de son charme hors du temps. On y evoque "Llangoed Hall, Welsh Country House Hotel" un manoir, vraiment - chambres luxueuses, summum de l'art de vivre britanique, enfilades de petits salons decores d'antiques, de tables basses couvertes de vieux livres anciens: on se voit deja une tasse Burleigh a la main, degustant un Cream Tea en regardant la pluie tomber sur le parc de la demeure.
Une photo attire mon regard. Amatxi est passionnee de broderie, de patchwork. Par elle, j'apprends les termes techniques, les textures, les methodes. Je ramene parfois livres et tissus introuvables en France. Et justement, ces boites presentees en bas a droite... j'en ai commande par le passe... N'est-ce pas du tissu Elenbach,? L'equivalent francais serait notre toile de Mayenne? Classique, mais tres elegant, et surtout tres onereux. Je me replonge dans l'article.
La demeure appartient a Lord Ashley, l'ex-mari de... Laura Ashley, les Anglophiles connaitront. Llangoed Hall abrite effectivement Elenbach, lance par Lord Ashley. Le tissu est bien sur utilise pour la decoration de l'hotel... A 32EUR le metre d'un modele basique, j'essaie d'evaluer
l'investissement: tentures, fauteuils...
Curieuse, j'essaie d'en savoir plus sur Lord Bernard Ashley. Une jolie
histoire: apres la seconde guerre mondiale, il rencontre une secretaire galloise, Laura. Ils se marient, ont deux enfants. Pour arrondir les fins de mois, Laura designe du linge de maison. En 1953, ils quittent Londres, et base leur commerce au Pays de Galles, avec le succes international que l'on connait. Ils travaillent en equipe, lui aux techniques d'impression, elle aux motifs, jusqu'a son deces en 1985. Par la suite, si la compagnie perd l'esprit "Laura Ashley" cote vetement, mais la deco reste tres suivie.
Meubles, peintures, papiers peint sublimes. Somme toute, c'est une affaire de famille, les enfants sont mis a contribtution: David a dessine les magasins, Jane est la photographe officielle de la societe Nick et Emma font partie de l'equipe creatrice... Quant a Elenbach? La encore, Emma qui entre en jeu en tant que directrice creatrice.

Nous voici conquis: mon anniversaire sert d'occasion a decouvrir ce coin de paradis.
On vous le dira: j'aime le luxe. Un joli hotel de temps un temps, un produit, un detail, un raffinement. Un peu de reve de temps a autre. Cette maison au style edwardien est donc une escale, comme dirait Amatxi "au pays des riches". Ici, chaque detail a ete pense. Vous devez vous sentir chez vous, et l'effet est reussi. Vous vous lovez immediatement dans un des fauteuils, moelleux a souhait, prenez une tasse de the en admirant les chenes centenaires par la fenetre.

A l'entrée, des batons de marche ont ete choisis avec soin dans des branches du parc. Parapluie et bottes wellington sont a votre disposition. Dans les salons, jeux de societe et piano sont egalement votres pour la soiree.
Dans votre chambre attendent un lit a baldaquin, une immense baignoire, des produits tres elgants Penhaligon's (fournisseur officiel du Prince Charles), une carafe de sherry, des fruits frais, des biscuits maison qui parfument l'atmosphere... Les fenetres prennent toute la hauteur du mur et devoilent la campgne galloise. Aucun bruit a part de rares belements.
L'aspect guinde d'un hotel de haut rang a ete gomme: le personnel est discret, amical, tres doux, et bien sur attentionne. Les couloirs sont decores des ouvres preferes de Lord Ashley - tous des originaux, 18eme et 19eme. Nous sourions en croisant des portraits de John Augustus dont nous avions vu une exposition a la Tate. Le majordome ets aux petits soins, nous sert un cream tea, avec des scones moelleux qui sortent tout juste du four.
Pendant ce temps, Laura Ashley meets Fisher Price, Louise*Anne poursuit sa ball giraffe sur les planchers anciens du Grand Salon.
Sur 23 chambres, 8 sont occupees, la demeure est entierement a nous. Au loin les vallons de la region, un ciel nuageux que l'on dirait peint tellement les nuances de gris sont precises.
Le petit-dejeuner du lendemain sera, lui aussi luxueux, charcuterie galloise, oeufs benedicte sur brioche pochee, jus de fruit presse, laitages locaux, abondances de viennoiseries, miel de l'hotel inegalable de douceur et de soleil - le tout sur des tables rayees bleu et blanc, aeriennes. Nous ecouterons les conversations des tables avoisinantes, un mariage a lieu sur place dans l'apres-midi, Le bouquet de la marie est une superbe tresse d'orchidees blances, nous avons entrapercu les tables, hortansias qui oscillent entre le bleu et le parme, lisanthius, dalles de terracota anciennes. Dans un coin du salon Mr Blackie sommeille, encore humide de la bruine du matin sur une chaise ancienne, enfonce dans une coussin brode.
Nous apercevrons Mr Spottie, tres fier, mulot en gueule en route vers les cuisines.

Hay-on-Wye, Y Gelli en Gallois, est communement appele Booktown par ceux qui l'aiment, et en reviennent les bras charges, le sourire au levres et le regard dans le vague. A l'origine, il ne s'agit que d'un village perdu dans la campagne. Dans les annees 60, Richard Booth, diplome d'Oxford et amoureux des mots, decide d'y ouvrir sa librairie. Il rachete le chateau, s'y installe. L'espace necessaire a stocker les livres coute moins cher dans un village qu'en centre ville, il table sur la population plus agee des campagnes, sur une situation ideale a mi-chemin entre Liverpool/Birmingham, et sur la route vers l'Irlande. Pari gagne, c'est un succes. Le village compte a present 38 librairies et se vante de proposer plus d'un million d'ouvrages.

Certaines librairies sont specialisees, comme ... Addyman books, pour les polars, ou je trouverai la suite des aventures du PI Marlowe qui utilise des expressions argotiques delicieuses du style "Check if this bird has any iron", "Thanks lady. You're English muffin yourself", "Shake your business and pour it, I need information and I haven't got all night"... Sur le sol de l'echoppe, une forme de tracee a la craie. Nousaimons egalement Rose's books, illustrations pour enfants des annees 1950 a nos jours ou l'on retrouve des classiques. D'autres portent plus sur le cinema, le jardin.
Allees etroites, armoires remplies a ras-bord et pliant sous le poids des ouvrages, et meme dans les rues, les cours des etageres pour tenter d'autant plus les passants. Vous entrez, vous prenez un ouvrage, vous sentez son histoire dans les pages deja tournees cent fois, vous respirez ce parfum particulier qu'ont les livres qui sont passes de maison en maison. Vous vous asseyez par terre, vous vous plongez dans l'histoire, entoures de tours de tomes divers. Vous vous sentez dans "le cimetierres des livres oublies" de Carlos Ruiz Zafon. Dedales d'allees qui s'enfoncent toujours plus loin dans le magasin, une legere angoisse de bien choisir les oeuvres a ramener, de ne pouvoir le emmener toutes. Cet atmosphere un peu feutree, un peu tamisee, un peu poussiereuse aussi. L'impression que la, quelque part se trouve LE livre qui comme the Shadow of the wind " vous attend depuis des annees, peut-etre meme avant votre naissance". Vous aussi liberez des livres "de la prison de leurs etageres". Ces echoppes hors du temps vous rappelle aussi la bibliotheque des moines, veritable labyrinthe, dans "Au nom de la rose".
Elles sont toutes a vous, vous aimeriez y revenir de hnuit chandelle a la main, our une atmosphere encore plus mysterieuse. Vous passez d'autres ombres fascinees comme vous. Vous vous arrachez au bonheur des mots avec un volume choisi avec amour serre contre vous.

C'est un village... suspendu entre les epoques. Petites maisons, un etage, pas plus, pierre grise du Pays de Galle, des girouettes en forme de poisson (on peche beaucoup dans la region). Aucune marque en vue, tous les magasins sont independants. L'un affiche fierement "Not one book in sight!". De petites boutiques d'art ravissent les yeux, cafes et delis fleurissent au detour d'une rue. C'est l'endroit ideal pour chiner, flaner - peu de circulation, le parking est a l'exterieur de la ville. Les pierres ont pris la patine des annees et des intemperies. Vous habiteriez bien la, loin de tout.

Le Pays de Galles, fidele a sa reputation, nous regale de sa pluie.
Regne une luminosite extraordinaire qui revele des tons de verts merveilleux, dont celui tres tendre que l'on ne trouve generalement qu'au printemps. Nous aimerions vous faire rever devant de merveilleuse photos, mais la bruine laisse une grisaille sur les images que nous n'avions pas devant ces superbes paysages. Nous prenons des chemins de campagne, etroits et serpentan dans les vallees du coin. On pourrait parfois toucher les moutons en tendant le bras hors de la voiture.
Rigoles, collines, champs de fougeres, valeureux marcheurs sous le crachin et le vent, brumes qui s'accrochent aux Black Mountains, dont la terre rouge parait noire par un effet optique. Tout d'un coup apparait la minuscule chapelle de Capel y ffin dans un ecrin de verdure. Autour: une boite aux lettres, une maison, et rien pour 12 autres miles a la ronde. Adorable de simplicite, bancs de bois, missels et ours en peluche au premier rang... On y trouve une paix sans egal, meme sans etre religieux.
Nous continuons, apercevons des rivieres en bas des pentes, admirons la campagne qui s'etale au loin, les bruyeres, les moutons comme accroches sur les pentes. Les maisons reapparaissent, nous arrivons a l'ancienne abbaye de Cadley. Datant du Xeme siecle, elle est bien sur en ruine mais reste d'une superbe elegance, arches gigantesque mettant en valeur les champs environnants, immense rosace en equilibre dans le ciel.
Juste a cote, un minuscule pub en sous-sol ou tout le monde se serre, boit son the ou sa pinte, repoussant le moment de sortir de ce cadre particulier, de repartir chez soi, vers la routine quotidienne.

Nous rentrons donc, emerveilles, sac gonfles de livres et de reves. Une page s'est tournee, sans tristesse: nous en ramenons plein d'autres...
